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Une Pietà de Lin Fengmian (1900-1991) vendue le 24 juin 2016 à Drouot
Deux oeuvres inédites seront présentées le 24 juin à Drouot.
Cette pietà sera exposée en avant première aux « temps forts » modernes à Drouot salle 9 du 31 mai au 5 juin.
Lin Fengmian (1900-1991)
Pietà
Encre et couleurs sur papier
42 x 30 cm
30 000-50 000€

Lin Fengmian : tradition chinoise et avant-gardes européennes
Né avec le siècle, le 22 novembre 1900, dans la province du Guangdong et sous l’ultime
dynastie impériale chinoise, la dynastie Qing, Lin Fengmian l’aura marqué, ce siècle qu’il
aura parcouru sur presque toute sa longueur, autant qu’il en aura épousé les terribles
convulsions. Élevé dans une famille de tailleurs de pierre, son père lui enseigne les
rudiments de la peinture qu’il pratique dès l’âge de cinq ans. Un billet de loterie offert par
son grand-père lui fait remporter une somme importante qui contribuera, quelques
années plus tard, à lui permettre d’aller étudier en France, alors que la Chine s’ouvre aux
influences occidentales (l’empire millénaire est devenu une république en 1911), et que
Paris se trouve être la capitale mondiale des arts. Reçu aux Beaux-Arts de Dijon en 1920,
Lin Fengmian obtient la suprême opportunité d’accéder aux Beaux-Arts de Paris et à
l’atelier de Fernand Cormon où ont étudié avant lui Matisse, Van Gogh et Soutine.
Diplômé en 1923, il poursuit ses études à Berlin où le surprend un coup de foudre pour
Elise von Roda, qu’il épouse à Paris dans la foulée. Mais Elise meurt d’une fièvre
puerpérale deux semaines après avoir accouché d’un garçon qui ne survivra pas deux
mois à sa mère. 1925 est l’année de la célèbre exposition des Arts Décoratifs de Paris,
au sein de laquelle Lin Fengmian tient le rôle de jury pour la sélection chinoise. Il se
remarie avec la sculptrice française Alice Vattant, et s’il commence à être exposé et qu’il
a fondé, avec d’autres étudiants chinois, la société Phébus, il vit néanmoins dans une
misère relative. En 1926, le couple rentre alors en Chine. Fengmian, qui a rencontré le
réformateur Cai Yuanpei lors d’une exposition à Strasbourg dispose de son soutien, et ce
soutien lui permet d’obtenir le poste de directeur de l’École spéciale nationale des Arts
de Pékin. En 1928, il est nommé directeur de l’Académie des Beaux-Arts créée à
Hangzhou. Ces institutions nouvelles sont inspirées du modèle français et le jeune
professeur y introduit les techniques et sujets occidentaux. Le meilleur exemple est sans
doute cette oeuvre aujourd’hui présentée.
Enseignant et théoricien autant qu’artiste, Fengmian sera à la fois fidèle à la ligne morale
qu’il s’est donnée à 36 ans - aimer la nature, s’éloigner de l’argent et de la célébrité,
travailler -, qu’à une visée esthétique définie au même âge où il cherche à opérer une
synthèse parfaite entre peinture traditionnelle chinoise et avant-gardes européennes.
Ainsi, la plupart de ses peintures sont-elles dans un cadre carré, format inconnu de la
peinture chinoise, dont il abandonne aussi les principes multiséculaires. L’opéra chinois
deviendra l’un de ses sujets les plus significatifs : ses conventions dramaturgiques, où le
temps et l’espace ne font qu’un, coïncident naturellement avec une représentation
cubiste. On trouve l’influence des Nymphéas de Monnet dans ses Champs de lotus, et il
peindra des nus, des natures mortes, aussi bien que de nombreux paysages ;
transposant par ailleurs des effets de la peinture à l’huile sur l’encre et le papier
traditionnels.
Lin Fengmian fut essentiel à l’art chinois du XXe siècle, et les rares artistes chinois
connus internationalement furent tous ses élèves. Il aura consacré une énergie
remarquable à recréer ses propres oeuvres détruites, d’abord par l’armée japonaise, en
1938, puis en 1966, par lui-même, afin d’éviter les persécutions de la Révolution
culturelle, qu’il subira néanmoins. Condamné aux travaux forcés et battu tous les jours,
après avoir avoué des crimes imaginaires sous la torture, il sera libéré pour être
« rééduqué » en 1972, et n’obtiendra l’autorisation de quitter la Chine pour se rendre au
Brésil, où sa famille est réfugiée depuis deux décennies, qu’en 1978. Il meurt en 1991,
deux ans après avoir été exposé au Musée d’Art national de Chine, rentré en grâce dans
son pays alors que croît sa reconnaissance au Japon, à Taiwan comme à Paris.
Conformément à ses principes, il se sera, quant à lui, contenté de travailler
inlassablement jusqu’à son dernier souffle.
Pietà : synthèse parfaite entre peinture traditionnelle chinoise et références
européennes
Comme le souligne Eric Lefebvre dans sa notice pour le musée Cernuschi à Paris, la
représentation de la douleur occupe une place importante dans l'oeuvre peint et les écrits
de Lin Fengmian. (…) En particulier, l'expression de la souffrance qui retient l'attention du
peintre, dès le début des années 1920. Dans cette perspective, le recours à
l'iconographie chrétienne fournit à l'artiste les sujets qui lui permettent d'exprimer les
sentiments les plus pathétiques de la gamme affective.
La rarissime série des Pietà dont nous connaissons seulement trois versions, constitue
une étape essentielle de la réflexion de l’artiste sur le thème du corps souffrant,
interrogeant ainsi les rapports qui unissent l'art et le sacré dans l'histoire de l'art
occidental. Au début des années 30, l'artiste s'orientait vers la convergence entre l'Orient
et l'Occident en n'hésitant pas à renoncer à une partie de l'héritage chinois.
Pourtant dans cette Pietà, il utilise les moyens traditionnels du peintre oriental, encre et
papier. Par son format modeste et sa composition ramassée, l'oeuvre constitue moins une
démonstration expressive qu'elle ne tend à une intériorisation de la douleur. Par le cerne
appuyé soulignant les personnages, la palette des couleurs restreinte, Lin Fengmian
créer un équilibre, une synthèse des effets de la peinture chinoise et occidentale ; le tout
générant le sentiment d'une souffrance partagée.

Bibliographie :
Gilles Béguin, Activités du musée Cernuschi, Arts asiatiques 2000, t. 55, p.158
Antoine Gournay," Lin Fengmian" : Le Paris de l'Orient: Présence française à Shanghai,
1849-1946, Catalogue de l'exposition organisée par le musée Albert-Kahn, 2002, p. 272
Eric Lefebvre, Art chinois,Musée Cernuschi, acquisitions 1993-2004, Paris Musées /
Findakly, 2005, p. 72
Eric Lefebvre, Artistes chinois à Paris, Paris-Musées.

Spécialiste / Contact :
Romain Verlomme-Fried
 

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